LE COURRIER: Interview José Rodrigues de Santos” Protocole Chaos” joserodriguessantos June 30, 2025

LE COURRIER: Interview José Rodrigues de Santos” Protocole Chaos”

LE COURRIER
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Suiça

Dans son roman Protocole Chaos, J.R. dos Santos décrypte le rôle de la propagande russe dans l’élection de Donald Trump et la déstabilisation des démocraties occidentales. Entretien

GUERRE DE LA DÉSINFORMATION

Interview X Donald Trump, un agent russe? Un pion manipulé par Moscou, l’«idiot utile» de Poutine? Dans une intrigue ultra documentée, José Rodrigues dos Santos met en lumière la ma- nière dont les services secrets russes ont infiltré les réseaux so- ciaux pour influencer la cam- pagne électorale qui a porté au pouvoir Donald Trump en 2016. On sait déjà que l’Internet Research Agency (IRA), fabrique à trolls basée à Saint-Péters- bourg, a créé des milliers de faux comptes pour répandre insanités et désinformation sur les démo- crates et Hillary Clinton, attisant à dessein les divisions de la socié- té américaine. Le trafic considé- rable ainsi généré a enflammé l’électorat conservateur et sapé la confiance des Afro-améri- cains, les dissuadant d’aller vo- ter. Objectif de l’IRA, alors finan- cée par Evgueni Prigojine?

«Semer la discorde au sein du système politique américain.» Et, à terme, affaiblir l’Occident.

Protocole Chaos. C’est le nom de l’opération, et le titre du der- nier thriller de J.R. dos Santos, paru au Portugal juste avant la réélection de Trump. On y re- trouve son personnage Tomás Noronha, historien, ici chargé de retrouver un téléphone perdu par le FSB, et qui découvrira l’ampleur des manipulations russes. Si l’intrigue de Protocole Chaos s’avère très explicative, at- tachée à démontrer plutôt qu’à faire vivre réellement ses per- sonnages, elle permet pourtant de mieux comprendre l’actualité sidérante de ce début du deu- xième mandat de Donald Tru- mp. Entretien.

Votre documentation est impressionnante. Comment passer de cette somme à l’écriture romanesque, et pourquoi choisir la fiction plutôt que l’essai?
J. R. dos Santos: Pour certains, ce qui compte est avant tout le style, c’est le cas du Nobel portu- gais de littérature José Sarama- go; pour d’autres, comme Um- berto Eco, ce qui prime est l’his- toire. Pour moi, les deux sont importants, mais le vrai cœur de la littérature est la vérité. Toutes les grandes œuvres de la littéra- ture universelle nous disent des choses vraies. Mes recherches sont d’ordre académique, j’ai en- seigné à l’université de Lisbonne pendant vingt-cinq ans. Et j’uti- lise la fiction pour aborder des thèmes de non-fiction.

Ce que vous soulevez ici est très dérangeant. Notamment en ce qui concerne la responsabilité d’internet et des réseaux.
Internet a été imaginé pour libé- rer les humains. On pensait que les dictatures chuteraient car elles ne pourraient plus cacher la vérité. Mais le Printemps arabe a tout changé. Les rébellions lan- cées via les réseaux sociaux ont fini par amener au pouvoir des régimes autoritaires, en Tunisie ou en Egypte. Les dictatures se sont senties très concernées. La Chine a établi un mur digital pour contrôler le net et défendre son régime des influences exté- rieures, les Russes en ont fait un instrument de propagande, vio- lant l’intimité des utilisateurs pour des raisons politiques.

La Russie suit un agenda précis, selon vous.
Son raisonnement géostraté- gique s’inspire des thèses d’Alexandre Douguine, idéo- logue d’extrême droite surnom- mé le «Raspoutine de Poutine». Dans Fondamentaux de géopoli- tique, il expose ses visées impé- rialistes: la Russie est un empire dont les frontières ne sont pas figées, une nouvelle Rome qui doit détruire Carthage, soit l’Oc- cident. Le nouveau comman- dant des forces armées terrestres, le général Andreï Mord- vitchev, déclarait il y a deux ans que la guerre en Ukraine n’était que le commencement pour une guerre plus vaste.

En quoi Trump est-il utile à cette stratégie?
Aux USA, on parle du «syn- d rome du candidat de la Mandchourie», en référence au roman de Richard Condon adap- té au cinéma en 1962 et 2004, où le président américain est sous influence étrangère. On ne peut rien prouver, la réponse est sans doute dans les archives russes, mais les faits sont trou- blants. Trump, en faillite avec Atlantic City, a été sauvé par les millions russes. Il est souvent allé en Russie, avec laquelle ses proches en politique ont tous des liens et où il projetait de bâtir une Trump Tower; il insulte les dirigeants du monde entier sauf Poutine – s’il l’a traité de «fou» récemment, il refuse de prendre des sanctions contre Moscou malgré les pressions du Congrès, et rend l’Ukraine responsable de la guerre. Il interdit aux traduc- teurs américains d’être présents lors de ses rencontres avec Pou- tine et son fils a demandé une ligne téléphonique dédiée, hors écoute de la CIA – mais pas de soucis pour le FSB. Bref, Trump se comporte en vassal de Pou- tine, comme s’il en avait peur.

Selon des directeurs et ex- directeurs de la CIA, de la NSA, du FBI et de la National Intelli- gence, il est un «agent involon- taire» de Moscou. Certains évoquent un chantage que ferait sur lui la Russie, un kompromat. L’ancien secrétaire général de l’OTAN, Willy Claes, a utilité le terme de «haute trahison». Je pense que c’est le cas. Car en ré- alité, Trump joue contre les inté- rêts étasuniens. Il faudrait trans- former son slogan en «Make Russia great again». Il affaiblit son pays en s’isolant, en se met- tant à dos ses alliés et ses voisins mexicains et canadiens, en étant antilibéral et, d’une certaine fa- çon, anticapitaliste. La grande surprise pour moi n’est pas qu’il soit au service de la Russie, mais qu’il le dissimule aussi mal.

Comment la Russie arrive-t-elle à fragiliser la société étasunienne?
Suivant Douguine, elle travaille à couper la liaison entre Etats- Unis et Europe, c’est-à-dire à af- faiblir et détruire l’OTAN, en utilisant les forces isolation- nistes aux Etats-Unis. Il s’agit d’attiser les divisions pour créer le chaos au sein des démocraties. Elle radicalise, via les réseaux sociaux, tous les sujets polari- sants de la société américaine. Elle envoie par exemple des mes- sages à la communauté noire et aux suprémacistes blancs pour les inviter à manifester le même jour, au même moment, au même endroit. Le but est de créer la confron- tation, la confusion, en accentuant les clivages. Cette propa- gande se sert aussi du wokismede la théorie critique de la race par exemple, qui en vient à figer les identités de groupe. La discri- mination positive a créé ran- cunes et frustrations pour celles et ceux qui ont été dépassé·es, licencié·es, et la Russie s’en sert. Comprendre pourquoi les rednecks ont fini par adhérer à des groupes complotistes et vo- ter pour Trump ne revient pas à les excuser. Il faut rappeler que le mouvement QAnon est né en réaction à une pure invention de la propagande russe, le Pizza- gate, ce prétendu réseau pédo- phile destiné aux élites et dirigé par Hillary Clinton, qui mène- rait ses activités dans le sous-sol
d’une pizzeria.

Les réseaux sociaux sont-ils devenus une arme?
Oui. Les sociétés libérales ga- rantissent la liberté d’expression mais interdisent les appels à la violence et l’exercice de cette violence. Après la Seconde Guerre mondiale, le discours nationaliste, jugé dangereux, a été relégué hors du discours pu- blic. Ceux et celles qui pensaient ainsi se sont retrouvés isolé·es, pris dans une «spirale du si- lence». Avec les réseaux, ce contrôle est tombé, ils et elles n’étaient plus seul·es. Les mes- sages ciblés des trolls et hackers russes ont alimenté ces ten- dances, disant aux gens ce qu’ils veulent entendre.

Comment les démocraties peuvent-elles se protéger?
Il faudrait que les plateformes du net soient tenues pour respon- sables des contenus publiés. D’autant qu’avec l’arrivée de l’IA et du deepfake, la manipulation concerne aussi les images et vidéos. Facebook sait très bien que ses algorithmes sont prévus pour favoriser les messages vio- lents, extrémistes, attisant les émotions fortes garantes de clics, donc de profits. Il est prou- vé que la mise en avant des dis- cours du moine birman Wirathu appelant à la violence a mené au massacre des Rohingyas. Mais modifier ces biais impliquerait une chute du chiffre d’affaires des réseaux sociaux. I

J. R. dos Santos, Protocole Chaos, trad. du portugais par Catherine Leterrier, Ed. Hervé Chopin, 2025, 640 pp.

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